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Les grands noms des petites gens de l'Art brut

Le monde de l'art brut est peuplé de personnages aux biographies souvent floues. Aliénés, journaliers, bricoleurs du dimanche, tous ont eu un parcours singulier, une vie hors norme ou des expériences particulières dont on retrouve des traces plus ou moins flagrantes dans les œuvres produites.
Quelques artistes sont présents dans de nombreuses collections, et la qualité plastique et sémantique de leur travail est unanimement reconnue. Voici une sélection - bien entendu non exhaustive - des grand noms des petites gens de l'art brut...


 Aloïse Aloïse

Aloïse Corbaz (1886-1964) naît en Suisse mais s'installe dès 1911 à Postdam où elle est au service du chapelain de Guillaume II dans le château de Sans-Souci. C'est dans cette atmosphère de cour qu'elle commence à vouer une passion amoureuse délirante pour l'empereur puis, à son retour en Suisse en 1918, pour le pasteur pacifiste Gabriel Chamorel. Internée une première fois la même année et de 1920 à sa mort à l'asile de La Rosière (Gimel-sur-Morges), elle exprime ses passions et raconte ses histoires, ses souvenirs "du monde naturel ancien d'autrefois" à la craie grasse et avec des crayons de couleur sur des supports de récupération qu'elle assemble pour obtenir de grands formats.
Son univers codifié et voluptueux est peuplé de grandes femmes aux yeux bleus, de fleurs, d'animaux et de célébrités. Découverte par son médecin généraliste (Jacqueline Porret-Forel) à la fin des années 30, elle entretiendra avec elle une longue amitié et sera peu à peu reconnue grâce à l'intervention, voire l'exploitation, d'artistes et de médecins.


Ci-dessus une oeuvre d'Aloïse exposée au musée d'art moderne
Lille Métropole à l'occasion de l'exposition "les chemins de l'art brut)"

Benjamin Bonjour
Né en Suisse en 1917, Benjamin Bonjour subira toute sa vie les séquelles d'une méningite contractée à l'adolescence. Rapidement livré à lui-même, il devient colporteur et parcourt ainsi la campagne des années durant. Ses dessins, réalisés aux feutres et/ou aux crayons de couleur sur des matériaux de récupération, sont à la fois denses et frais. On y retrouve, sous un trait tremblant et maladroit, les villages, les animaux et les champs qui furent son quotidien.

 Crépin Fleury-Joseph Crépin
Né dans un village du nord de la France, Fleury-Joseph Crépin (1875-1948) réalise son premier dessin en 1938, à 63 ans, une dizaine d'années avant sa mort, et huit ans après avoir rencontré Victor Simon. Ce médium, disciple d'Augustin Lesage (voir ce nom), l'initie au spiritisme et devient son ami. A partir du début des années 30, il est lui-même guérisseur et c'est sous l'influence d'anges gardiens qu'il réalisera ses 345 tableaux, tous consciencieusement datés et réalisés à partir de dessins préparatoires avec lesquels il fut, selon ses instructions, enterré.
Basées sur une symétrie troublante, quasi-hypnotique, qui rappelle les structures de Lesage, ses œuvres représentent des univers architecturaux colorés et minutieux. Criblées de touches colorées formant des motifs décoratifs, zébrées de lignes alternées, ses compositions intègrent de rares personnages, sortes de divinités inquiétantes, accompagnées d'animaux volontiers exotiques.
 

 Darger Henry Darger
Né à Chicago, Henry Darger (1892-1973) y passe une enfance douloureuse. A partir de 19 ans, il entreprend de raconter "L'histoire des Vivians Girls dans ce qui est connu sous le nom des royaumes de l'Irréel et de la violente guerre glandéco-angelinienne causée par la révolte des enfants-esclaves". Il s'agit de textes, collages, mais surtout de grands dessins superbement rehaussés à la gouache qui racontent la lutte sans fin entre des petites filles séviciés, aidées par le capitaine Henry Darger, et des adultes tortionnaires qui constitue le peuple des Glandeliniens. L' utilisation de calques lui permet de démultiplier les figures édulcorées qu'il puise dans les magazines et de mettre en scène de véritables armées de clones. D'une beauté bouleversante, dérangeante, d'une naïveté cruelle, épique, ses planches se déroulent souvent sur plusieurs mètres. Plus de 15 000 pages seront ainsi réalisées dans la plus grande solitude et découvertes par son propriétaire lorsqu'il quittera sa chambre à 81 ans...

Janko Domsik
De nationalité Croate, Janko Domsic (1915-1983) arrive en France à une date indéterminée, probablement avant 1935. Il vit pauvrement à Paris où il meurt en 1983 ; très peu d'informations sur sa vie nous sont parvenues.
Ses dessins, réalisés au stylo à bille ( rouge, vert, bleu ou noir) entremêlent des formes géométriques circulaires et pointues, diagonales et décoratives, qui composent des personnages stigmatisés. De nombreux mots envahissent aussi l'espace de la feuille, participant au déroulement graphique de cet univers codifié : injonctions, interjections, noms, références à la franc-maçonnerie, à la religion ou au nazisme se côtoient pour créer des messages au caractère déclamatoire aussi hermétique qu'inquiétant.

Abbé Fouré
Hémiplégique, retraité à 54 ans, l'abbé Adolphe-Julien Fouré (1839-1910) se retire près de Saint-Malo, à Rothéneuf. Après avoir sculpté les meubles de sa maison, il part à la conquête des roches qui surplombent la mer toute proche : des dizaines d'années durant, armé d'un ciseau et d'un marteau, il peuplera cette côte de centaines de personnages et d' animaux. Aujourd'hui rongées par la mer, ces sculptures ont perdu leurs couleurs et s' émoussent mais conservent toute leur magie.

 LesageAugustin Lesage
Fils et petit-fils de mineur, mineur lui-même, Augustin Lesage (1876-1954) se met à la peinture à l'age de 35 ans après avoir entendu des voix qui lui disent qu'elle guideront sa main. Il commence une première toile de 3 mètres sur 3 qu'il mettra un an à réaliser, y consacrant tout son temps libre. Avec le temps, son rythme s'accélère et à sa mort on comptera plus de 800 œuvres, celles postérieures au début des années 30 étant souvent considérées comme moins intéressantes. Son style, assez typiquement médiumnique, est basé sur une symétrie globale tempérée par une profusion pointilliste décorative, qui rappelle étrangement celui des peuplades océaniennes.

Petit Pierre
Pierre Avezard (1909-1992) est à la naissance atteint d'une infirmité qui le rend pratiquement sourd-muet. Tour à tour berger, vacher et bûcheron, il construit dès 1937 un manège qu'il complètera pendant presque quarante ans. A partir de la carcasse d'un avion allemand d'abord (1942), puis de moteurs, mécanismes jets d'eau et rebuts divers, il étoffe son manège qui connaîtra une certaine célébrité au cours des années 70. En 1984, le manège périclite et l'année suivante Petit Pierre, très malade, se retire en maison de retraite et abandonne son manège. Il sera finalement donné en 1987 par son frère à la Fabuloserie et remis en état par Alain et Caroline Bourdonnais et une équipe de bénévoles. C'est actuellement une des attraction-phare de la Fabuloserie.

 Podesta Podesta
Giovanni Podestà (1895-1976) est un modeste ouvrier céramiste italien de la région des lacs du nord de l'Italie. Il réalise tout au long de sa vie des centaines des figurines en plâtre, objets peints et compositions , accompagnées de textes mystico-moralisateurs. Sortes de petites saynètes qui rappellent autant les crèches napolitaines que l'univers forain, ses oeuvres ont été collectionnées par Jean Tinguely à partir des années 50. On en retrouve de nombreuses à la Fabuloserie et il a fait récement l'objet de plusieurs importantes expositions (Lausanne, Fribourg...)

Théo
De nationalité allemande, Théo, de son vrai nom Theodor Wagemann (1918-1998) échappe de justesse au programme nazi d'extermination des malades mentaux qui débute en 1939. Collectionneur de déchets de plus en plus solitaire, il est placé à plus de soixante ans dans une maison de santé. C'est à cette époque qu'il commence à réaliser de nombreux dessins au crayon et au feutre. Grand portraitiste, il réalise des œuvres mi-caricaturales mi-admiratives sur du papier de cuisine sulfurisé récupéré. S'inspirant de couvertures de magazines, mais aussi d'épisodes de la Bible et d'images de propagande, il exécutera plus de 800 portraits d' Hitler à qui il semble vouer une admiration dérangeante. Des textes, autour et au verso de ses dessins, les expliquent mais les détournent aussi à travers une orthographe décalée.

 Bill Traylor
Né esclave, Bill Traylor (1854-1947) travailla une grande partie de sa vie dans la plantation de coton de George Hartwell Traylor. Après avoir travaillé dans une fabrique de chaussures, puis vendu des stylos, ce colosse de près de deux mètres se clochardise et devient un personnage incontournable de Monroe Street, à Montgomery (Alabama). En 1949, agé de 83 ans, il se met à dessiner les scènes qu'il voit dans la rue et réalise ainsi en trois ans entre 1500 et 2000 œuvres. Charles Shannon, un jeune peintre, lui offre son aide matérielle et organise en 1940 sa première exposition. Atteint de gangrène, Bill Traylor est amputé en 1942 et meurt en 1947.
Son oeuvre, simple et lucide, est l'exemple le plus intéressant de ce que certains appellent le "Black Folk Art".

 

 WilsonScottie Wilson
Scottie Wilson (1882-1972) est né à Glasgow. Camelot sur les marchés, il commence à l'age de 40 ans à produire des dessins qu'il vend à bas prix. De ses œuvres, qui représentent des animaux, des plantes et des personnages farfelus se dégage un poésie torturée. Bien que courtisé par des galeries et présent de son vivant dans des collections aussi prestigieuses que celles de Picasso ou Breton, Scottie Wilson a toujours refusé de vendre ses dessins à un prix élevé. Il alla jusqu'à vendre sur le trottoir devant les galeries qui proposaient ses travaux à un prix exorbitant ...

 WölfliAdolf Wölfli
Né en Suisse, Adolf Wölfli (1864-1930) est rapidement orphelin. Plusieurs fois arrêté pour violences sur des mineurs, il est en 1895 interné à l'hôpital psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il restera jusqu'à la fin de sa vie.
Commencée vers 1900, son œuvre est multiple et se compose de dessins, mais aussi de textes et de musiques aussi complexes qu'indéchiffrables. Il rédige en outre une biographie imaginaire de 25.000 pages ("Du berceau au tombeau, ou prière à la malédiction pour le labeur et la sueur, la souffrance et le tourment") où sont exposées de nombreuses théories scientifiques et religieuses. Wölfli a créé un monde autarcique et codifié qui semble pouvoir être cohérent dans sa complexité : de nombreux auteurs, musiciens ou écrivains, fascinés par son œuvre, ont tenté avec plus ou moins de succès de l'adapter.

Sources : CRDP de l'académie de Créteil